Que fait un pilote-essayeur et pilote de réserve lors d'un week-end de course, alors que ses coéquipiers se battent sur la piste pour chaque centième de seconde ?
C'est avec un sourire narquois que Christian Klien riposte par une question : « Combien de temps avons-nous pour la réponse ? »
L'Autrichien qui fêtera ses 26 ans au mois de février, raconte : « Il y a des gens qui croient qu'un pilote-essayeur passe son week-end à se bronzer au soleil en espérant que les pilotes titulaires se détraquent l'estomac au dîner. La réalité est tout autre : le déroulement d'un week-end de course est minuté au point qu'il faut bien trois pilotes de F1 à part entière pour venir à bout du programme. Du moins quand on prend la chose au sérieux. »
Cela fait un bon moment que Christian Klien, dont le curriculum affiche déjà trois ans de pilote titulaire en F1, s'est habitué à son rôle. « Pour moi, cela ne fait pas une grande différence si je me rends à un Grand Prix pour courir ou bien pour assumer mon rôle d'essayeur. Je m'entraîne aussi intensément et mentalement, je dois être aussi fort que les deux autres. Car on n'est jamais à l'abri d'un incident. Et c'est là que tu dois montrer que tu es un vrai pro. Remplacer quelqu'un sans être préparé ou sans avoir la forme physique nécessaire, peut te jouer de mauvais tours. »
Dans le Vorarlberg d'où il est originaire, il passe chaque minute de libre à améliorer sa forme.
Sous la houlette de son entraîneur personnel, il tient beaucoup à varier les activités : « Nous faisons des sorties de VTT et de ski, nous effectuons des séances sur l'ergomètre ou affinons le sens de l'équilibre à grand renfort d'exercices astucieux. En tant que pilote de F1, tu as en effet besoin de tous les sens. »
Les super valeurs notées au test de forme que l'équipe d'encadrement effectue plusieurs fois par an avec les pilotes, confirment l'excellente condition physique de Klien.
Toujours prêt : Un week-end de course, c'est un programme intense fait de briefings et debriefings techniques, de rendez-vous avec les médias et de discussions sur la stratégie. Dès le jeudi avant la course, on se réunit avec le manufacturier des pneus et les ingénieurs.
Les premières interviews avec la presse et la télévision sont des points fixes au programme au même titre que les réunions internes de l'équipe pour discuter de toutes les éventualités du week-end à venir ou la reconnaissance du circuit afin d'étudier la moindre aspérité.
Comme les deux pilotes titulaires, Klien est impliqué dans tout ce qui se passe. Dès la première séance d'essai, il suit les radiocommunications de l'équipe.
C'est rare qu'une journée de travail soit terminée après douze heures, souvent c'est plus. Et jusqu'au début des qualifications, le pilote de réserve doit être prêt à tous moments à remplacer un pilote titulaire. Le casque, la combinaison et le baquet sont toujours à portée de main.
Jeunesse doublée d'expérience : D'après les calculs officiels, Klien a disputé 47 Grands Prix (ou 48, lorsqu'on inclut celui d'Indianapolis en 2005, où il dû prendre l'allée des stands comme pratiquement tout le peloton à cause des problèmes de pneus).
Son ascension en F1 fut fulgurante. Après son apprentissage en Formule BMW, il disputa à 19 ans une saison de la Formule 3 Eurosérie où il fut élu "meilleur débutant de l'année" et se mit rapidement à faire ce qu'il avait déjà su faire dans toutes les autres séries de courses dédiées aux jeunes talents : il enchaîna les victoires. Lors du Masters à Zandvoort, le novice sema à nouveau tous les rivaux s'assurant ainsi le billet d'entrée à la F1 alors qu'il était encore adolescent – le premier avant les Rosberg, Hamilton, Kubica, Piquet ou autres Glock contre lesquels il avait couru en Formule Renault et en Formule 3.
Passer des 200 ch de la F3 à la F1 en l'espace de quelques semaines seulement fut une tâche énorme. Les premiers balbutiements furent impressionnants : « J'ai effectué mon premier test au volant de la Jaguar à 19 ans. Tout d'un coup, ce sont 900 chevaux qui te poussent et le volant a tellement de boutons qu'en fait, tu devrais d'abord lire la notice de 500 pages. Mais les ingénieurs étaient satisfaits. Avec Mark Webber, j'ai eu un coéquipier hyper-rapide et toute comparaison avec lui était un défi. Quelques semaines plus tard, le blanc-bec du Vorarlberg que j'étais avec ma petite expérience de la Formule 3, a débarqué à Melbourne et toute la ville semblait me connaître. J'ai alors commencé à comprendre ce qui m'attendait. »
Au début, le manque d'expérience fut un inconvénient. Pourtant, Klien réussit à faire jaillir son talent en terminant les courses, en ramenant la voiture intacte et en décrochant même quelques points. « La première année a été incroyablement difficile. À cause du règlement, on ne m'accordait des tours qu'au compte-gouttes. Souvent, je ne disposais que de 15 ou 20 tours pour me familiariser avec un circuit et arriver à trouver un réglage. Et puis, c'était déjà les qualifications. »
Quant au matériel dont il disposait, Klien découvrit également la F1 à la dure. Lorsqu'il jette un coup d'oeil dans le rétro, il pense que ce fut une expérience enrichissante : « Par rapport à la BMW Sauber F1.08, ma première voiture de Formule 1 se pilotait plutôt comme un autobus. Il y a tout un monde. Mais c'est justement cette expérience qui fait un bon pilote. Lorsqu'on n'a jamais connu les côtés sombres du travail, on a parfois plus de mal à trouver la voie vers la lumière. »
Klien V 2.0 : Actuellement, la Formule 1 découvre un Christian Klien qu'il désigne lui-même de « version 2.0 » en plaisantant. Après deux années supplémentaires au service de Red Bull, la version 1, le jeune loup talentueux, avait fait son temps. Des années agitées dans un environnement instable l'avaient fait mûrir rapidement. Étant nettement trop jeune à 23 ans pour partir à la retraite, il cueillit les premiers lauriers de pilote-essayeur dans l'équipe Honda avant de rejoindre BMW Sauber F1 Team au début de l'année 2008.
« Aujourd'hui, les temps ne sont plus aussi roses pour les pilotes-essayeurs », avoue-t-il sans ambages. Le nombre des jours d'essais est strictement limité. « Il y a quelques années, il y avait encore des essayeurs qui pouvaient débiter trente mille kilomètres et plus. Aujourd'hui, nous devons bien organiser chaque tour. Il est d'autant plus important donc qu'un pilote expérimenté s'installe dans le baquet. Car aujourd'hui chaque kilomètre gâché aux essais fait vraiment mal. »
Quant à sa dose de sensations de course, Christian Klien va la chercher lors des week-ends libres dans des courses d'endurance. C'est ainsi qu'il conclut en 2008 ses débuts aux légendaires 24 Heures du Mans par un podium. Par moments, il avait même mené le bal.
Un changement de décor bienvenu pour garder la forme : « Les courses d'endurance sont ce qu'il y a de meilleur après la F1. À elle seule, mon équipe avait intégré huit pilotes ou ex-pilotes de F1 au Mans. C'est une expérience extraordinaire pour maintenir les réflexes au plus haut niveau. Dans une course de 24 heures, une voiture accumule 6000 kilomètres – plus qu'un bolide de Formule 1 en une année. Je remercie vraiment l'équipe BMW Sauber de m'accorder la possibilité de parcourir d'importants kilomètres de course ailleurs. C'est super que Mario Theissen n'ait rien contre à ce que son pilote de réserve effectue de temps en temps 600 à 700 manoeuvres de dépassement par course à une vitesse pouvant atteindre 350 km/h. »
Or, l'attention se porte essentiellement sur la F1. « Je suis membre d'une équipe de pointe et j'ai un rôle très important qui me comble absolument. Mais le métier de pilote, c'est avant tout 'disputer des courses'. C'est pourquoi je continuerai à me battre à fond pour une chance de disputer des courses en F1. »
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Après une année d'apprentissage plutôt difficile avec Jaguar en 2004, Christian Klien avait gardé sa place une fois l'écurie passée sous le contrôle de Dieter Mateschitz, patron de Red Bull. Remercié par le milliardaire autrichien fin 2006, le pilote autrichien a préféré quitter le navire plutôt que de choisir l'exile aux USA.
Après une année 2007 en tant que "réserviste" chez Honda, il espérait retrouver un poste de titulaire en 2008 mais s'est finalement résolu à accepter le rôle de troisième pilote de l'écurie BMW Sauber. Un poste qu'il conservera en 2009.
Est-ce que la Formule 1 était votre rêve d'enfance ?
Christian Klien : « Quant j'étais petit, j'ai essayé tous les sports. Que ce soit le foot ou le ski, j'ai pratiqué quasiment tous les sports qu'il était possible de pratiquer dans le Vorarlberg. L'étincelle a jailli lorsque j'avais environ huit ans. En 1991, j'ai rencontré mon idole Ayrton Senna à Hockenheim. Mon père et moi, nous nous étions glissés dans le paddock par un trou dans le grillage. On avait à peine jeté un coup d'oeil que je suis tombé sur Senna. Je portais un t-shirt de Harley Davidson et une casquette du Salzburgring. Ayrton est spontanément venu vers moi et a invité mon père à nous prendre en photo. Il avait beaucoup de patience et j'avais l'impression qu'il pouvait lire dans nos pensées, parce que nous n'avions pas osé lui demander de poser avec moi. Cela a été le déclic pour moi. Dorénavant, j'étais un vrai fan de la course et je me suis mis au karting peu après.
La photo qui me montre avec Ayrton Senna est d'ailleurs toujours accrochée chez moi. »
Quel a été votre parcours vers la Formule 1 ?
CK : « Au début, nous n'y connaissions rien, notre famille ne s'était pas encore intéressée aux sports mécaniques. Tout cela était plutôt conçu comme un passe-temps. La famille était toujours au grand complet et suivait en caravane. Nous avons sillonné toute l'Europe centrale. Ma mère a fait la cuisine, ma s½ur a joué avec d'autres filles, mon père a été au début à la fois mécanicien et propriétaire d'écurie. Partout ailleurs, les pros ont rappliqué avec leurs motor-homes et leur équipement chérot. À l'autre bout de l'échelle, il y avait ma petite équipe de bricoleurs. Pour moi, tout cela était plutôt un jeu. Mais lorsque j'ai commencé à piquer les trophées aux autres, certains ont cessé de plaisanter. À partir de là, je savais que j'avais trouvé quelque chose que je semblais vraiment maîtriser et qui me plaisait énormément. Robert Kubica et sa famille appartenaient d'ailleurs comme nous au camp des bricoleurs qui faisait sourire les autres. »
Est-il possible aujourd'hui d'élever des pilotes de Formule 1 ?
CK : « Chaque pilote a besoin de talent d'un côté et du bon soutien au bon moment de l'autre. Lorsque le talent manque, tout soutien est vain. Mais bien des concurrents puissants de l'époque n'ont jamais réussi si ce n'est qu'à frôler la F1, parce qu'ils ont été mal ou pas du tout soutenus. Pendant quelques années, j'avais intégré le programme de Red Bull pour les espoirs où la pression était incroyable. À la fin, je fus le premier pilote à accéder à la F1 grâce à ce programme. Je serai toujours reconnaissant à Red Bull pour cela. Même si nos chemins se sont séparés plus tard, j'ai toujours d'excellents rapports avec les décideurs chez Red Bull. Maintenant, BMW Sauber F1 Team est ma nouvelle famille. Je m'y sens entièrement intégré et je peux lui apporter mon expérience. »
Quels sont vos rapports avec vos coéquipiers ?
CK : « Comme je l'ai déjà dit, je connais Robert depuis l'époque que nous avons partagé en karting. Nous nous sommes affrontés souvent. Même plus tard en Formule Renault et en Formule 3. Il a toujours été très rapide. Nous avons beaucoup de respect l'un pour l'autre. Mais à la différence de notre roi du poker, je préfère le vrai sport pendant mon temps libre, comme par exemple le ski à l'Arlberg. Nick est déjà dans le milieu depuis bien plus longtemps. Il était déjà pilote-essayeur en Formule 1, lorsque Robert et moi tournions encore en kart. Mais nous travaillons de manière très professionnelle et il a vraiment beaucoup d'expérience. »
Est-ce que la Formule 1 a changé votre vie ?
CK : « J'essaie toujours de garder les pieds sur terre. On dit que les gens du Vorarlberg sont enracinés dans le terroir et assidus. Ce qui fait que je n'ai jamais eu de problème avec ce que l'on appelle la gloire. Lorsque je suis arrivé en F1, c'était d'abord un petit choc que de parfaits inconnus me reconnaissent et m'abordent. Cela ne faisait que quelques semaines que j'avais quitté mon travail de tôlier pour la F1. C'était assez inattendu. C'est essentiellement le style de vie qui change : au lieu d'aller au boulot en mobylette, je passe maintenant des centaines d'heures à bord d'avions pour aller travailler ailleurs. L'essentiel est de rester soi-même. J'espère y être parvenu. »
Est-ce que cela vous arrive d'avoir peur ?
CK : « Au volant pas vraiment. Sinon, je ne pourrais pas exercer ce métier. Il m'arrive cependant d'avoir un sentiment de malaise lorsque je ne peux pas contrôler les choses moi-même. Quand j'étais petit, j'avais déjà une peur bleue des montagnes russes. Et je refuse toujours de monter dedans. Être passager d'un tel engin sans pouvoir rien faire – non merci ! »
Quelle a été l'action la plus folle que vous ayez jamais faite ?
CK : « Ça va dans le même sens. Une fois j'ai accepté d'être passager dans un avion de voltige. À l'époque, Hannes Arch m'avait convaincu à Budapest de l'accompagner à bord de son avion biplace. C'était vraiment limite. Nous autres pilotes nous avons bien l'habitude d'encaisser les forces g. Mais réaliser un looping extérieur tête en bas au raz du Danube, c'est encore autre chose. L'essentiel est de ne pas avoir rendu le petit déj'. Ce qui n'était pas le cas de tous les pilotes de F1. »